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L'étonnante omission de Valls dans son discours sur l'emploi

Le Premier Ministre vient de publier sur Facebook un article qui sonne comme le teaser de la réforme du code du travail. Il y donne les grandes lignes de sa philosophie en matière d'emploi... mais omet un détail essentiel pour être convaincant: la promesse. Étonnant pour un homme politique? Pas tant que ça.
Le plaidoyer démarre pourtant très fort: "Le chômage de masse mine notre pays depuis 40 ans. Il désespère tant de nos concitoyens, pèse sur l'avenir de nos enfants. Il divise notre pays entre ceux qui ont la chance d’avoir un emploi et les autres, qui n’entrent qu’avec difficulté dans le monde du travail ou sont frappés par un chômage de longue durée." Voilà une introduction, en chapô d'article, qui ne peut manquer de provoquer un certain consensus. De fait, le chômage poursuit sa progression pour s'établir, en janvier, à près de 3,6 millions.
Mais après cette entrée en matière incontestable, le discours perd de sa force. En effet, il omet de présenter, juste après l'introduction, le résultat auquel il compte parvenir, et les moyens qu'il compte mettre en œuvre. Or, dans tout discours, à l'écrit comme à l'oral, il est impératif de faire passer son message complet dès les premiers instants, ceux au cours duquel l'attention du public est la plus forte. L'absence du triptyque "Quel est le problème auquel je vais m'attaquer"/"A quel résultat vais-je parvenir"/"Comment allons-nous procéder" en exergue du pitch est toujours préjudiciable. Bien sûr, ces sujets sont abordés plus loin dans le texte - mais plus loin, c'est moins bien, car une partie des lecteurs a été perdue en route.
Un autre reproche peut être fait à ce discours: il manque de chair. Certes, le squelette est bien visible, l'articulation des arguments sans faille. On pourrait le résumer ainsi:
  • il y a beaucoup de chômage en France, c'est dramatique
  • d'autant que nos voisins s'en sortent mieux que nous
  • la faute à quoi? Au manque de compétitivité des entreprises
  • donc il faut une loi qui améliore leur compétitivité
  • ça tombe bien, Myriam El Khomri va bientôt annoncer un projet de loi sur ce sujet
  • mais attention, il ne s'agit pas non plus de tomber dans l'excès inverse
  • donc ce projet de loi ne sera pas défavorable aux salariés, au contraire il facilitera la création d'emplois
  • comment on parvient à ménager chèvre et chou? grâce à... (suit un ensemble de mesures)
  • en conclusion, c'est génial, mais ça ne fonctionnera que si tout le monde y croit
  • donc merci de nous faire confiance et d'accepter cette réforme
  • sinon ça veut dire que vous n'êtes pas progressiste (donc socialiste, et là bien sûr il s'adresse à ses troupes)
L'argumentation est donc claire et plutôt rondement menée. En revanche, le Premier Ministre ne donne pas beaucoup de preuves de ses affirmations: illustrations, statistiques, faits concrets. Par exemple, l'argument "nos voisins s'en sortent mieux que nous parce que leurs entreprises sont plus compétitives" est étayé par le fait que des amis entrepreneurs lui ont dit que c'est comme ça, donc c'est sûrement vrai. De fait, c'est bien possible. Je rappelle que l'INSEE publie régulièrement des statistiques très riches sur ce type d'indicateurs. Il aurait pu ainsi citer l'indice de perception de compétitivité par les chefs d'entreprises, qui a baissé de 15 points depuis 1998. Ça n'empêche pas de parler de tel ou tel entrepreneur qui a dit que, mais ça donne un peu plus de crédibilité à l'argumentation.
Deux erreurs "de débutant", donc. Pourtant, Manuel Valls est l'un des meilleurs tribuns du pays. Il dispose, si nécessaire, de quelques unes des meilleures plumes politiques et certains de ses discours, notamment celui de son investiture en tant que Premier Ministre, sont restés dans les mémoires. On peut donc se demander pourquoi il a choisi d'atténuer la force de sa parole. Est-ce parce que fixer des objectifs d'inversion de la courbe du chômage est un exercice trop délicat? En cette période de préparation aux prochaines élections présidentielles, le sujet est pour le moins sensible. Parfois, il faut savoir ne pas convaincre.
Philippe Guihéneuc
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